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· Gaële Poncelet

Lettre ouverte à la ministre de la Justice

Après la condamnation de Grégory Lenoci, le Collectif des parents protecteurs de Belgique demande à la ministre de la Justice un audit indépendant du traitement institutionnel des révélations de violences sexuelles faites par les enfants.

Madame la Ministre,

Grégory Lenoci vient d’être condamné à dix-sept années de prison pour tentative d’assassinat.

Les réactions suscitées par cette condamnation sont nombreuses. Certaines sont excessives. Certaines vont jusqu’à présenter son geste comme légitime.

Nous voulons donc commencer par ce qui ne souffre aucune ambiguïté : nous ne cautionnons pas la violence et nous ne défendons pas la justice privée. Protéger un enfant ne donne à personne le droit d’avoir recours à la violence.

Mais nous refusons également que le débat s’arrête là.

Car lorsqu’une condamnation pour tentative d’assassinat suscite chez autant de citoyens non seulement la condamnation du geste, mais aussi l’expression d’une forme de compréhension envers son auteur, une question politique et démocratique doit être posée :

Comment en sommes-nous arrivés à ce qu’un parent puisse perdre à ce point confiance dans la capacité des institutions à protéger un enfant après une révélation de violences sexuelles ?

L’ampleur de ces réactions devrait inquiéter profondément le monde politique. Car au-delà de cette affaire, elles révèlent quelque chose de profondément préoccupant : une partie des citoyens ne croit plus suffisamment dans la capacité de la Justice à protéger leurs enfants.

La confiance dans la Justice ne se décrète pas. Elle se construit par des actes, par de la transparence, par l’évaluation de ce qui fonctionne et par le courage de regarder ce qui échoue.

Ce que nous demandons n’est pas l’impunité. C’est une Justice qui fonctionne avant le drame.

L’homme agressé par Grégory Lenoci avait déjà fait l’objet d’une condamnation pour des faits sexuels commis sur un enfant. Avant l’agression du 24 juillet 2025, de nouvelles inquiétudes concernant des mineurs avaient par ailleurs été signalées aux autorités, notamment concernant le beau-fils de Grégory Lenoci.

Ces éléments interrogent : que s’est-il passé entre les premières alertes et le drame du 24 juillet 2025 ?

Indépendamment de la responsabilité pénale de Grégory Lenoci, appréciée par les juridictions et sous réserve des voies de recours, l’État doit accepter d’examiner les éventuelles défaillances institutionnelles qui ont précédé ce drame.

Nous demandons donc qu’un véritable retour d’expérience institutionnel soit réalisé sur cette affaire.

Quelles informations étaient disponibles ? Auprès de quels services ? À quelles dates ? Quelles mesures avaient été prises ? Quels contrôles avaient été effectués ? Comment les informations avaient-elles circulé entre les différents intervenants ?

Et, si des insuffisances sont identifiées, quels obstacles ont empêché une réponse plus rapide ou mieux coordonnée ?

Poser ces questions ne revient pas à excuser celui qui a choisi la violence.

Cela revient à faire ce que toute institution responsable devrait faire après un drame : comprendre ce qui a précédé pour éviter que cela se reproduise.

Des décisions qui interrogent la cohérence du message judiciaire

L’incompréhension exprimée aujourd’hui ne naît pas de cette seule affaire. Elle s’inscrit dans une accumulation de décisions qui, lorsqu’elles sont observées par les citoyens, peuvent donner le sentiment d’une Justice dont les priorités deviennent difficiles à comprendre.

Nous avons vu une suspension du prononcé accordée à un étudiant en gynécologie reconnu coupable de viol, décision confirmée par la cour d’appel de Bruxelles en février 2026.

Nous voyons parallèlement des parents poursuivis, condamnés ou soumis à des astreintes lorsqu’ils refusent d’exécuter un droit d’hébergement en invoquant un risque pour leur enfant — y compris dans des dossiers où leurs inquiétudes ont trouvé des éléments de confirmation.

Nous savons parfaitement que ces affaires ne sont juridiquement pas comparables.

Nous ne comparons pas les peines. Nous interrogeons le message que leur juxtaposition finit par envoyer aux citoyens.

Car lorsqu’une partie de la population acquiert le sentiment que la prudence institutionnelle bénéficie parfois davantage à la personne mise en cause qu’au parent qui signale un risque pour son enfant, nous avons collectivement un problème.

Pas seulement un problème judiciaire. Un problème de confiance.

Madame la Ministre, ce n’est pas la première alerte

En mai dernier, le Collectif des parents protecteurs de Belgique vous a adressé un rapport d’alerte de près de cinquante pages.

Nous y documentions les difficultés rencontrées par des familles lorsqu’un enfant révèle des violences sexuelles intrafamiliales : lenteur des procédures, cloisonnement des acteurs, circulation insuffisante de l’information, requalification de situations en conflit parental, prise en compte parfois insuffisante de certains signaux d’alerte et difficultés à obtenir une réponse rapide et coordonnée.

Ce rapport n’a reçu aucun retour, pas même un accusé de réception.

Le 10 juin 2026, la sénatrice Anne Lambelin a alors repris ces préoccupations dans sa question écrite n° 8-512. Les questions posées étaient extrêmement concrètes :

  • un audit indépendant des pratiques judiciaires et administratives ;
  • des indicateurs permettant de mesurer l’efficacité réelle des dispositifs de protection ;
  • une meilleure coordination entre magistrats, services d’aide à la jeunesse et professionnels de santé ;
  • le recueil de l’expérience des familles concernées ;
  • la réduction des délais après un signalement ou une révélation ;
  • et la comparaison des pratiques belges avec celles mises en place dans d’autres pays européens.

Une réponse ministérielle a été transmise au Sénat le 9 juillet 2026. Son contenu n’est, à ce jour, toujours pas accessible sur le site public du Sénat.

Mais les questions, elles, restent devant nous. Et l’affaire Lenoci leur donne aujourd’hui une résonance particulièrement grave.

Il est maintenant temps de mesurer et d’agir

Depuis des mois, des familles nous racontent leurs parcours. Nous avons commencé à les documenter. Nous avons rencontré des parlementaires, des professionnels, des associations et des institutions. Et ce qui nous inquiète est de ne toujours pas savoir si quelqu’un mesure réellement ce qui fonctionne et ce qui échoue.

Nous ne pouvons pas améliorer ce que nous refusons de mesurer.

C’est pourquoi nous renouvelons aujourd’hui notre demande d’un audit indépendant sur le traitement institutionnel des révélations de violences sexuelles faites par les enfants, accompagné d’indicateurs publics permettant d’en mesurer les résultats et d’un calendrier précis de mise en œuvre.

Nous demandons que soient objectivement examinés les délais entre un signalement et les premiers actes d’enquête, la circulation des informations entre police, parquet, Justice et services de protection de l’enfance, le suivi des conditions imposées aux personnes déjà condamnées et les mécanismes permettant de protéger immédiatement un enfant lorsqu’un risque sérieux est signalé.

Et nous demandons que l’affaire Lenoci fasse elle-même l’objet d’une analyse institutionnelle permettant d’établir précisément la chronologie des alertes et des réponses qui leur ont été apportées. Nous ne vous demandons pas de commenter le jugement rendu à Namur. Nous vous demandons d’exercer la responsabilité politique qui est la vôtre.

Quand des citoyens cessent de croire que la Justice protégera leurs enfants, ce n’est pas seulement leur confiance qui s’effondre. C’est l’État de droit qui se fragilise.

Nous continuerons à condamner toute forme de justice privée. Mais nous continuerons avec la même détermination à demander à l’État de remplir la condition indispensable pour pouvoir l’exiger des citoyens :

faire en sorte que, lorsqu’un enfant parle, les institutions soient capables d’agir vite, de travailler ensemble, d’enquêter sérieusement et de le protéger.

Madame la Ministre, nous vous avons écrit en mai.

Nous vous avons interpellée par la voie parlementaire en juin.

Nous vous écrivons publiquement aujourd’hui.

Nous espérons sincèrement qu’il ne faudra pas un nouveau drame pour que ces alertes conduisent enfin à une évaluation indépendante et à des mesures concrètes.

Le Collectif des parents protecteurs de Belgique